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Massacre de Coptes en Egypte : 25 morts

Fayez Awad, un musulman, voulait acheter des tissus à crédit. Rachad Fahim Mansour, le marchand chrétien copte, a refusé. Le ton est monté. Fayez Awad a tourné les talons pour revenir accompagné de ses frères, armés de fusil. Les premiers coups de feu sont partis. C’est apparemment ainsi qu’ont débuté, vendredi à Al-Kocheh, à 450 km au sud du Caire, les plus violentes émeutes interconfessionnelles que l’Egypte ait connues depuis 1981.

« Corps brûlés ». Dimanche, dans cette bourgade de 24 000 habitants, ce sont des scènes identiques de batailles rangées qui ont opposé chrétiens et musulmans. Les deux camps ont échangé des tirs depuis le toit des maisons. Les troubles se sont ensuite étendus aux villages voisins d’Awlad Tok et de Dar es-Salam (« la maison de la paix »), où 2 000 à 3 000 habitants musulmans se sont livrés à un massacre en règle. Des dizaines de maisons et de commerces coptes ont été pillés et incendiés. La police a dû ouvrir le feu pour disperser les manifestants. Selon le ministère égyptien de l’Intérieur, le bilan est d’au moins 25 morts, plusieurs « disparus » et 44 blessés. La police n’a pas précisé la confession des victimes, mais l’évêque Wissa, dont dépend la paroisse d’Al-Kocheh, affirme que tous les morts sont chrétiens. Selon lui, « des corps ont été brûlés par les émeutiers ». Depuis dimanche soir, la région est coupée du reste de l’Egypte. Les forces de sécurité du ministère de l’Intérieur ont installé des barrages qui interdisent l’entrée de la zone à tout visiteur. Un couvre-feu a été imposé. Selon les autorités, les affrontements avaient cessé hier soir. Mais, joint par téléphone, l’évêque Wissa affirmait que des pillages se poursuivaient dans quatre villages proches de Kocheh : « La police est débordée. Elle est présente mais laisse faire les pilleurs. »

Cette flambée de violence va évidemment relancer la polémique sur la question copte, un sujet tabou en Egypte. Depuis des années, les chrétiens d’Egypte souffrent en effet d’être considérés comme des citoyens de seconde zone. Lors des dernières élections législatives de 1995, aucun copte n’a été élu : le parti au pouvoir n’avait même pas jugé bon de présenter un seul candidat chrétien... De même, nombre de postes « sensibles » sont l’objet d’une discrimination non écrite : professeur d’arabe (la langue sacrée du Coran), gouverneur, etc. Mais le sujet est tellement tabou que l’Etat préfère gérer la question copte sur le mode criminel plutôt que politique. Ainsi, lorsque les extrémistes islamistes de la Jamaa Islamiya ont assassiné des dizaines de chrétiens, dans les années 90, il s’agissait pour les autorités de « citoyens ordinaires, innocentes victimes du terrorisme ». Cette fois encore, le communiqué du ministère de l’Intérieur qualifie d’« éléments criminels » ceux qui s’en sont pris à leurs voisins coptes.

Extrême pauvreté. Au Caire, l’évêque copte Hanna Golta, originaire de Sohag, la préfecture de région, était hier sous le choc, mais guère surpris : « Dans cette région, même si la Jamaa Islamiya a disparu en tant qu’organisation politique, la pression des extrémistes musulmans et les sentiments antichrétiens sont en progression. L’Etat ne fait rien contre cela. Pis, la presse ne cesse d’entretenir ces sentiments antichrétiens en dénonçant le "génocide des musulmans par les chrétiens" en Tchétchénie et au Kosovo. » La région de Kocheh se caractérise également par une extrême pauvreté et un taux d’analphabétisme qui dépasse les 60 %. Diaa Rachawan, politologue originaire de Haute-Egypte, met quant à lui en avant le tar, ce code de l’honneur qui peut être assimilé à la vendetta, pour expliquer la flambée de violence. « Le système clanique reste très présent en Haute-Egypte. Une famille, c’est 2 000 à 3 000 individus qui se doivent mutuellement assistance. »

L’évêque Wissa évoque aussi une autre piste. En 1998, Kocheh fut le théâtre de terribles violences policières. Pour élucider le meurtre d’un copte, les services de sécurité égyptiens n’avaient rien trouvé mieux que de rafler et de torturer des centaines d’habitants coptes du village, dans l’espoir de dénicher un coupable qui ne soit pas musulman. La méfiance et la tension qu’avait suscitées l’affaire entre les communautés ne sont jamais retombées.

Par PATRICK ANGEVIN

Libération, le mardi 4 janvier 2000

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